Des archives de l'internet queer et un as du créneau

Avery Dame-Griff a créé le « Queer Digital History Project ». On écoute aussi un internaute dont le créneau a été confronté au « contexte collapse » de Twitter.

Rencontre avec Avery Dame-Griff

La semaine dernière, nous évoquions le travail d’Avery Dame-Griff sur la construction, grâce à internet, des personnes trans. Son travail repose notamment sur une archive de l’internet queer d’avant 2010, qu’il participe à construire.

« La plupart des archives existantes sont le fruit de l’impression, sur papier, de discussions en ligne ou étaient conservées parce qu’il y avait une incitation économique », rappelle Avery Dame-Griff, citant notamment l’impression de « The Backroom », échanges sur un BBS entre 1987 et 1990, disponible à l’Université de Californie du Sud, dans le fonds ONE d’archives LGBT, ou la vente de CD enregistrant des discussions du site TGForum lors de conférences.

De nombreux échanges en ligne n’ont cependant pas eu cette chance et ont disparu à la suite de décision de grandes entreprises : « Le “Transgender Community Forum”, qui était très suivi dans les années 1990, a été complètement effacé par AOL après sa migration à la suite d’un différent contractuel en 2001. L’annonce soudaine de la fermeture des groupes Yahoo! en 2019 est un autre exemple récent d’une entreprise qui décide qu’une archive ne vaut pas le coup. » Et ce n’est que grâce à des initiatives isolées, comme celle d’Avery ou d’Internet Archive, qu’on peut aujourd’hui en retrouver une partie.

En 2019 est sorti le film Coming Out, réalisé à partir des captations de coming out diffusées sur YouTube. Ces témoignages se multiplient sans que forcément ne soit envisagé leur archivage, surtout sur des plateformes éphémères, comme Snapchat, ou récentes, comme TikTok.

« Il est important que ces contenus soient préservés, parce qu’ils ont un impact sur la société, estime Avery Dame-Griff. Cependant, il y a une chose qui a toujours été importante dans mon travail c’est de préserver le droit à l’oubli. » Il suggère le recueillement dès le départ d’un consentement à l’archivage. C’est le cas, par exemple, chez Archive of Our Own, une plateforme de fanfiction, qui propose de rendre « orphelin » un texte : sans le supprimer, il est nettoyé de toute mention identifiante.

L’histoire de… l’as du créneau

Sa voiture est parfaitement coincée entre les deux autres, pas plus d’un centimètre entre les pare-chocs : fier·e de son créneau, P.E. Moskowitz partage le résultat en photo sur Twitter. « Je mérite un prix Nobel », s’amuse-t-iel.

P.E. Moskowitz est journaliste, a signé plusieurs livres, et est suivi·e par plus de 26 000 abonné·es sur Twitter.

Sa réussite automobile n’est pas au goût de tout le monde. De nombreux internautes répondent. « En quelques heures, le message avait accumulé des douzaines de citations », se souvient-iel dans Curbed. « Vous êtes objectivement une mauvaise personne », dit l’un. Un autre suggère de l’envoyer en prison. Un autre encore insiste sur l’égoïsme de l’automobiliste.

« Avant internet, si quelqu’un postait un flyer sur un lampadaire faisant la pub d’un club de lecture pour discuter d’un livre que vous n’aviez pas envie de lire, vous n’auriez tout simplement jamais participé à ce club de lecture. Quel serait l’intérêt ? Aujourd’hui, alors que les messages les plus scandaleux et inflammables flottent au dessus de vos feeds, même si vous ne les trouvez pas intéressants, nous sommes chacuns inscrits au club de lecture des autres – obligés de voir des choses que nous n’aimons pas et incités par des algorithmes à interagir. »

P.E. Moskowitz a alors entrepris de discuter avec ces internautes, pour leur demander des explications sur leurs réponses. « Dire que quelqu’un doit aller en prison à cause de son stationnement est clairement absurde et devrait amuser mes abonné·es », explique Zac, un jeune homme de 23 ans, qui ajoute que le seul but de son tweet était le divertissement. « Non seulement j’ai trouvé votre stationnement incroyablement égoïste, mais l’attitude du genre “je ne vais pas être honteux” m’a convaincu que vous étiez un narcissiste malveillant », détaille un autre utilisateur.

En 2015, la journaliste Faïza Zerouala avait raconté le café qu’elle avait partagé avec son « troll » qui la gratifiait de messages fréquent et peu sympathiques. Après une heure de discussion très cordiale, Faïza interroge ce troll inoffensif. « Pourquoi êtes-vous aussi méchant sur Twitter et pas en vrai ? » Il lui répond :

« J’ai besoin de me défouler. Je me rends compte que quand je vais au clash et qu’après j’arrive à discuter avec ces gens, ils deviennent des amis et pour longtemps. Vous vous avez été très patiente avec moi. »

L’as du créneau de son côté conclut son article par l’échange avec l’internaute qui ne réclamait pas moins que la prison. Celui-ci explique également avoir voulu faire une blague. Il ajoute que c’est lui qui s’est senti exposé quand un compte avec un nombre important d’abonné·es l’a mis en avant pour se moquer de sa réponse. P.E. Moskowitz reconnaît là sa faute : il n’a pas fait mieux que les trolls qu’il interroge.

A lire

C’est devenu un réflexe pour beaucoup : lorsqu’on vit quelque chose, on compte sur internet pour s’assurer qu’on n’est pas le seul ou la seule à l’avoir vécu. C’est ce qu’a fait pendant de nombreuses années Katharina Niemeyer, aujourd’hui professeure à l'Université du Québec à Montréal.

En étudiant les retransmissions par les télévisions françaises des attentats contre le World Trade Center à New York en 2001, elle a découvert quelques images de Star Wars entre un reportage et le retour à l’antenne de Patrick Poivre d’Arvor sur TF1. D’où viennent ces images ?

Pendant plusieurs années, personne n’en parle sur internet et ses requêtes restent vaines, puis arrivent en 2006 les premières discussions sur des forums remettant en cause la version officielle de ces attentats, puis sur les réseaux sociaux. Une enquête en cours de résolution racontée par Mathieu Deslandes dans la Revue des médias, qui a permis - après publication - d’identifier une piste sérieuse expliquant ce bug…

Sur un sujet similaire, quelle trace a laissé le 11-Septembre sur l’internet amateur ? Olia Lialina, une artiste qui explore dans « One Terabyte of Kilobyte Age » les archives de Geocities. Selon elle, deux événements seulement ont incité de nombreux utilisateurs à modifier leurs sites persos : la mort de Lady Di en 1997 et les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone en 2001.

Elle a proposé en 2017 une compilation de différents sites évoquant la tragédie. Plus de 222 sites de l’archive « One Terabyte of Kilobyte Age » y font référence. Olia Lialina a rajouté quelques captures d’écran à l’occasion d’une mise à jour en 2021.

Et avant de partir