👀 Une histoire d'internet vu par les internautes et la fin de Yahoo! Answers

Dans « Lurking », Joanne McNeil explore les communautés en ligne et démontre leur mépris des internautes. La fermeture de Yahoo! Answers n'est qu'un exemple de plus.

👀 Rencontre avec Joanne McNeil

C’est une histoire d’internet racontĂ©e du point de vue des internautes. En repartant de ses premiĂšres connexions et ses discussions sur AOL jusqu’à l’apparition de Friendster, ou quelques annĂ©es plus tard de l’éphĂ©mĂšre Ello, en passant par l’apparition de hashtags militants sur Twitter, Joanne McNeil propose dans Lurking, How a Person Became a User (MCD Books, 2020, non-traduit) de comprendre comment internet, et le web, sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui.

Dans Lurking, Joanne McNeil raconte comment Friendster, réseau social né en 2003, a échoué à prendre en compte les pratiques des internautes, et les a finalement poussé dehors, notamment en bannissant les profils fantaisistes.

Alors que les premiĂšres annĂ©es du web sont souvent racontĂ©es avec nostalgie, le livre de Joanne McNeil remet les choses en place. « Dans Lurking, je rappelle un certain nombre d’opportunitĂ©s ratĂ©es tout au long du dĂ©veloppement d’internet, explique Joanne, par mail. Beaucoup des conversations autour des premiĂšres expĂ©riences en ligne sont submergĂ©es de nostalgie, surtout pour une gĂ©nĂ©ration d’internautes plus agĂ©s. Mais le livre montre que ce n’était pas une utopie pour les internautes d’alors. Â»

Elle remonte Ă  ses premiĂšres annĂ©es en ligne, au dĂ©but des annĂ©es 2000, pour retracer comment, petit Ă  petit, les sites sont passĂ©s d’un espace offert aux internautes pour se prĂ©senter, pour se raconter, Ă  un espace de marchandisation de ce que faisaient les internautes. On dĂ©couvrira le rĂ©seau social Echo, qui rassemblait quelques New-Yorkais et on se remĂ©morera les batailles de certains rĂ©seaux sociaux contre les pratiques de leurs utilisateurs, comme l’adoption de pseudonymes, ou la crĂ©ation de compte fantaisistes.

Tom Anderson, fondateur de MySpace documente sur Instagram sa vie loin des manettes d’un rĂ©seau social. Il est devenu le symbole « d’un moment particulier de libertĂ© et drame en ligne, plus spĂ©cialement pour ceux qui sont trop jeunes pour s’en souvenir Â», Ă©crit Joanne McNeil.

La diffĂ©rence entre les sites d’hier et la situation aujourd’hui tient Ă  l’importance prise par des entreprises comme Facebook et Google. Plus que de la nostalgie, Joanne recommande donc de la crĂ©ativitĂ© dans le choix des espaces d’échanges en ligne1. Dans son livre, elle met en garde : « Nous pouvons crĂ©er des espaces pour nous et nos ami·es et les appeler des “safe spaces” ou des “sanctuaires”, mais pour quelle utilisation si des gens partageant les mĂȘmes idĂ©es en sont tenus Ă©loignĂ©s ? »

Contre Facebook, elle ne mĂąche pas ses mots. Elle ne voit rien de bien dans le rĂ©seau social, rien Ă  garder du conglomĂ©rat numĂ©rique. « Facebook est libre dans le sens oĂč Mark Zuckerberg est libre de dĂ©poser ses ordures dans votre jardin. Il a manipulĂ© les gens pour adopter sa plateforme et dĂ©sormais, c’est quasi-impossible pour les utilisateurs de se regrouper ailleurs sans une Ă©norme perturbation dans les communes, les groupes ou les organisations Â», ajoute-elle par mail.

« J’ai rĂ©alisĂ© que le web pour lequel j’étais nostalgique pendant quelques instants n’a jamais vraiment existé  Â»

Lurking, par cette remontĂ©e dans le temps Ă  la recherche de ce qui est cassĂ©, nous montre Ă  quel point tout est biaisĂ© depuis le dĂ©part. Les communautĂ©s en ligne rassemblant des personnes non-blanches sont moins bien financĂ©es, dĂšs le dĂ©part. Les communautĂ©s ne s’adressant pas d’abord aux plus aisĂ©s, ou au plus diplĂŽmĂ©s, rencontrent le dĂ©dain, comme Myspace face Ă  Facebook


L’arrivĂ©e d’un nombre important de personnes sur Facebook, Google ou Twitter, remarque Joanne McNeil, c’est comme si on faisait entrer tous les habitant·es du monde dans un ascenseur : « Les gens rejetteraient sur les autres personnes la faute de leur inconfort, au lieu de s’en prendre Ă  l’ascenseur lui-mĂȘme, ou Ă  son propriĂ©taire
 Â» Tous les Ă©lĂ©ments sont lĂ , il faut simplement les reprendre en main.

PĂ©pites

Chaque semaine, je vous propose des pépites, souvenirs de temps passé sur internet ou documents originaux.

VoilĂ  un autre service construit avec ses utilisateur·ices, ensuite mĂ©prisé·es par son opĂ©rateur. Depuis le 4 mai, le service Yahoo! Answers est fermĂ©. Sans surprise avec Yahoo!, l’ensemble des questions et des rĂ©ponses sont dĂ©sormais inaccessibles. Chaque utilisateur peut, d’ici Ă  la fin du mois de juin, tĂ©lĂ©charger ses participations sur la plateforme, mais pour les autres, tout a disparu2.

Dans le Guardian, Joanne McNeil dĂ©crit Yahoo! Answers comme un retour du moteur de recherche Ă  ses premiĂšres amours : « Google avait le moteur de recherche le plus puissant, mais Yahoo! s’est fait connaĂźtre grĂące Ă  son rĂ©pertoire de liens rĂ©alisĂ© par des humains pour d’autres humains. De la mĂȘme maniĂšre, sur Yahoo ! Answers, des humains plutĂŽt que des algorithmes proposaient des informations et les vĂ©rifiaient les uns pour les autres. »

Ryan Broderick s’est intĂ©ressĂ© de son cĂŽtĂ© Ă  AuntKatie, l’utilisatrice la plus prolixe sur Yahoo ! Answers, et une rĂ©fĂ©rence du rĂ©seau. Elle a postĂ© plus de 140 000 rĂ©ponses avec sagesse et humilitĂ©. « Ces situations sont toujours plus compliquĂ©s qu’un petit paragraphes ici sur Yahoo! Answers, rĂ©pond-elle Ă  un internaute qui lui demande nommĂ©ment un conseil sur sa relation avec sa mĂšre. Essayez de parler d’abord avec votre maman et dites lui ce que vous ressentez, et si ça ne marche pas, trouvez quelqu’un dans votre entourage Ă  qui vous pourriez en parler, un adulte de confiance ou un proche. Â»

« Je ne pense pas qu’elle Ă©tait sur Yahoo! Answers par accident. Ce n’était pas un site qui avait une rĂ©elle valeur sociale. Personne n’obtient de rĂ©duction grĂące Ă  lui Â», note Ryan, s’interrogeant sur ce que serait un internet avec plus d’utilisateur·ices comme AuntKatie. Joanne McNeil conclut : « Les personnes sur Yahoo! Answers Ă©taient de simples utilisateur·ices ; il n’échangeaient pas avec les patrons de Yahoo!. Il n’y avait pas de canal de communication entre eux pour dĂ©cider de certaines choses, par exemple la façon dont pourraient ĂȘtre archivĂ©es toutes les informations du site. Â»

À voir

Alors que les restrictions liĂ©es Ă  la crise sanitaire se sont assouplies hier, il est temps de retrouver des lieux physiques. A partir du 18 mai, vous pouvez visiter Blackscreen_ Issues_Sleeping_Displays, fruit d’une annĂ©e de rĂ©sidence de Carin Klonowski Ă  la galerie Glassbox, Ă  Paris. Une rĂ©flexion sur l’obsolescence des Ă©crans, et les fantĂŽmes qu’ils conservent en eux.

Carin Klonowski a dĂ©montĂ©, dĂ©sossĂ©, dĂ©nudĂ© et retravaillĂ© des Ă©crans LCD pour les mettre en vedette de l’exposition dans de nouveaux Ă©crins de lumiĂšre et de tissu. Cet environnement accueille des Ɠuvres d’artistes proches de Carin Klonowski, avec qui elle a Ă©changĂ© tout au long du projet.

En parallĂšle Ă  son exposition consacrĂ©e aux femmes dans l’art abstrait, visible depuis le 19 mai Ă  Beaubourg, le Centre Pompidou propose Sans objet, une exposition complĂštement en ligne. Neuf Ɠuvres, rĂ©alisĂ©es entre 1998 et 2016, expĂ©rimentent l’art abstrait dans l’espace confinĂ© de l’ordinateur.

Moving Paintings, triptyque numĂ©rique d’Annie Abrahams, cĂŽtoie Web-Safe de Juha van Ingen une rĂ©flexion sur la libertĂ© en ligne, et la standardisation, autour des 212 couleurs que pouvaient reproduire les premiers navigateurs web. Ces Ɠuvres, qui tiennent dans une fenĂȘtre de navigateur, sont en plus prĂ©sentĂ©es dans une petite vidĂ©o par Philippe Bettinelli, le commissaire de l’exposition.


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1

Pour vous aider, le site Run your own social, par Darius Kazemi, propose quelques pistes pour créer des micros réseaux sociaux.

2

L’Archive Team a lancĂ© quelques opĂ©rations de sauvegarde, et le site peut encore ĂȘtre retrouvĂ© sur Web Archive, mais rien de trĂšs intuitif