⌨️ Les « brouteurs » par leurs écrits et le coût du cryptoart

Nahema Hanafi a étudié les productions des arnaqueurs opérant depuis la Côte-d'Ivoire. Le cryptoart et les NFT rapportent aux artistes mais pèsent sur l'environnement.

⌨️ Rencontre avec Nahema Hanafi

« Excusez moi de cette manière de vous contacter, je viens d’apercevoir votre profil et je me suis dis que vous êtes la personne qu’il me faut. En bref, je me nomme CECILE ANNE, je suis de nationalité Française. Je souffre d’une grave maladie qui me condamne à une mort certaine c’est le cancer de gorge, et je voudrais faire une donation a une personne de confiance et d’honnête afin qu’il en fasse bon usage. »

Le mail ci-dessus vous semble familier. Peut-être un souvenir lointain. Il est un exemple, parmi d’autres, de mail d’arnaque dite « à la nigériane ». Ces mails sont souvent écrits d’Afrique de l’Ouest – d’où leur nom – ont inspirés artistes et chercheur·ses.

Dans L’Arnaque à la nigériane, Spams, rapports postcoloniaux et banditisme social, Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine à l’Université d’Angers a décidé de les prendre au pied de la lettre, comme des témoins de leur époque, et de leur environnement. Spécialiste des écrits épistolaires féminins au siècle des Lumières, elle a appliqué les mêmes méthodes aux pourriels.

« On saisit prioritairement la cybercriminalité à partir de ses effets sur les victimes, souligne-t-elle. Pour moi, un tel phénomène social doit être saisi du début à la fin. J’ai donc prêté une oreille à la voix des cybercriminels, en tant qu’acteurs sociaux. »

« La trame d’une arnaque, détaille Nahema, c’est quelque chose qui traverse le temps et l’espace. Je mets en parallèle les lettres que j’étudie avec les lettres de Jérusalem. » Les lettres de Jérusalem désignent une arnaque décrite par Vidocq, qui a cours au dix-huitième siècle, et qui fonctionnent sur le même principe que ces arnaques à la nigériane. « Chaque arnaque se moule dans son contexte social et politique. » 

Ces premiers mails envoyés, à la recherche de victimes compatissantes sont un matériau déjà travaillé par des artistes, notamment Joana Hadjithomas et Khalil Joreige qui en ont fait une série d’installations, après les avoir collectionnés pendant plusieurs années. Ils ont notamment retracé la géopolitique qui les sous-tendent.

Dans son livre, Nahema Hanafi se penche elle aussi sur les maux qui frappent le monde, à travers ces messages. Les cancers sont nombreux ; les cancers du larynx – qui expliquent de passer par l’écrit plutôt que par l’oral – sont sur-représentés. Les personnes blanches également. On trouve ainsi de riches Françaises ayant fait fortune en Afrique grâce à l’importation, le trafic d’armes – justifiant de vouloir léguer une partie de sa fortune…

« Je n’ai pas fait d’enquête anthropologique, je n’ai pas la prétention de savoir ce que pensent les “brouteurs”. Ce qui m’intéressait, c’était les traces qu’ils laissaient, l’image qu’ils voulaient laisser d’eux-mêmes. Quand on écrit, quand on se raconte, la question de la performance de soi est importante. » 

En plus de l’analyse de la production de ces arnaqueurs, Nahema s’est penchée sur leurs profils sur les réseaux sociaux, pour « saisir le façonnement de soi ». « Cela me permettrait de toucher du doigt la façon dont ils veulent être représentés et de sortir des discours posés sur eux. » 

S’ils adoptent des masques blancs dans leurs mails, ce sont des masques noirs qu’ils adoptent sur les réseaux sociaux. Ils se montrent en jeunes hommes prospères, aux multiples luxes et aux nombreuses soirées, ne dévoilant cependant pas les secrets de leur richesse, sauf à l’expliquer par un peu de sorcellerie.

« Je suis très riche, vous ne pouvez pas vous imaginer l’immensité de ma fortune », scande, sur Youtube, Président Extractor dans un clip de huit minutes. « Je suis très riche, mais je vis seul. » Le narrateur se dit hanté par les enfants qu’il aurait sacrifié. Le clip le montre ensuite en séance avec un guérisseur.

« Pour des stars du “broutage” comme Président Extractor, l’évocation de leurs pratiques occultes ne sert pas tant à affirmer leur appartenance au monde de la cybercriminalité qu’à dire leur pouvoir d’emprise », analyse Nahema Hanafi dans son livre.

Les traces des « brouteurs » sur les réseaux sociaux dessinent aussi d’autres desseins. Ils font de leur larcin un « outil de transformation sociale », d’« empouvoirement », note l’historienne. « On se dit que c’est notre façon à nous de faire payer à l’homme blanc toutes les souffrances qu’il a fait vivre à nos aïeux pendant la traite négrière », rapporte un « brouteur » de 22 ans interrogé par Le Monde en 2017.

L’ingéniérie sociale et les techniques informatiques mises à l’œuvre pour arnaquer deviennent alors des preuves à rebours des assignations de nombreuses personnalités politiques françaises, notamment.

L’historienne confie avoir reçu après la parution du livre plusieurs témoignages de victimes d’arnaques, honteuses. « L’idée est aussi de montrer ce qu’il y a derrière ces arnaques afin de permettre aux victimes de désindividualiser leur mésaventure, de leur montrer qu’elle s’inscrit dans un dialogue et des rapports sociaux plus larges. »

« L'uniforme de l'armée française m'a inspiré confiance. Mais quand j'ai compris et ouvert les yeux, je me suis sentie blessée, imbécile », raconte ainsi une femme, interrogée par franceinfo, qui s’est fait prendre par un faux-profil de militaire français envoyé au Mali, lui réclamant de l’argent pour payer le restaurant ou sa facture d’hôpital.

J’ai souvent eu du dédain pour ces mails, pensant voir du premier coup d’œil comment on tentait de m’entourlouper. Grâce à une historienne ou à des artistes, je les vois aujourd’hui différemment, comme des témoins de notre époque.

Pépites

Chaque semaine, je vous propose des pépites, souvenirs de temps passé sur internet ou documents originaux.

NFT. Le débat de ces derniers jours tient en trois lettres, mais capture les paradoxes du XXIe siècle. NFT signifie « non-fungible token ». Grâce à la blockchain, le NFT enregistre la propriété et garantit l’unicité d’un dispositif numérique auquel il est attaché. La plupart des NFT actuels sont liés à l’ethereum, une crypotmonnaie crée il y a six ans. Appliqué à l’art, le NFT permet ce qu’on appelle le « crypto-art » : des œuvres numériques auxquelles on attache un cryptoactif qui s’achètent grâce à l’ethereum.

Le fait de figer dans la blockchain les méta-données d’une œuvre d’art permettent à la fois de disséminer l’œuvre mais aussi de garantir à la personne qui l’achète qu’elle est la seule propriétaire, et d’ajouter des fonctionnalités comme un droit de suite : les artistes touchent à chaque transaction entre acheteur·ses une part du montant échangé.

Mais, faire reposer un marché de l’art sur la blockchain est également très coûteux en énergie. Les cryptoactifs nécessitent du temps de calcul informatique. Memo Atken, artiste numérique, dont nous vous avons déjà parlé, a ainsi calculé que le coût énergétique d’une seule oeuvre NFT, et des transactions associées, est comparable à la consommation d’un européen pendant plus d’un mois.

On se retrouve face à un dilemme moderne : une technologie qui pourrait permettre à des artistes de gagner leur vie, mais qui est extrêmement coûteuse pour l’environnement, comme le résume l’artiste Domenico Barra. Faut-il donc essayer d’améliorer cette technologie ? Faut-il la rejeter complètement ?

Albertine Meunier, qui anime des ateliers autour du cryptoart dans le cadre de l’exposition De la Tulipe à la Crypto Marguerite, à l’Avant-Galerie Vossen, se prononce pour une amélioration de ce système naissant : « Le cryptoart n'est que l'avant-garde d'un mouvement de fond de “NFTisation” du monde numérique. Vente de tweet , de tickets, de collectibles Panini ou de moments vidéos, etc. We gotta fixed it !!!! Comment, je ne sais pas. En tous les cas, c'est là l'urgence. Les gens ne vont pas s'arrêter. C’est comme le casino : ils jouent jusqu’à épuisement. »

“La publication de 6 oeuvres de cryptoart ont consommé en 10 secondes plus d’électricité que la totalité de mon studio sur les deux dernières années.”

C’est le constat de Joanie Lemercier, une autre artiste, qui a décidé d’arrêter la publication de nouvelles oeuvres tant que le bilan environnemental serait si catastrophique.

Dans un long texte, l’artiste Everest Pipkin rejette, de son côté, toute possibilité d’amélioration du système. Iel rappelle que le cryptoart ne garantit pas la propriété intellectuelle, qu’il reprend certains aspects les pires du marché de l’art actuel et qu’il permet seulement aux « early adopters » d’en profiter financièrement. Iel ajoute : « Même si nous arrivons à réduire les coûts environnementaux à un niveau acceptable, les cryptomonnaies et le cryptoart n’ont de la valeur que parce qu’ils brûlent de l’énergie. »

Vous êtes artiste, vous êtes collectionneur·se, quel est votre avis sur le sujet ? Faut-il développer un NFT respectueux de l’environnement ? Faut-il refonder le marché de l’art sans cryptomonnaies ?

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À écouter, à lire

Dans la dernière édition d’arobase, nous vous partagions le premier numéro de la série d’œuvres Je te relaxe en touchant des œuvres, réalisée par Caroline Delieutraz avec Behind the Moons. La vidéo complète est désormais visible sur la chaîne Youtube de l’artiste ASMR.

Au menu, une plongée sensorielle avec les œuvres d’Émilie Brout et Maxime Marion, Gwendal Coulon, Caroline Delieutraz et Vincent Kimyon, Carin Klonowski, Fabien Mousse (un artiste créé par Raphaël Bastide) et Claire Williams.

N’avez-vous jamais rêvé de saisir la matérialité d’internet ? L’incendie d’un datacenter d’OVH à Strasbourg l’a durement rappelé aux utilisateur-ices. Quelques jours plus tôt, à l’occasion de l’émission Foule continentale, les deux journalistes Caroline Gillet et Claire Richard racontaient leur visite d’un autre datacenter dans le nord de Paris, à la Courneuve.

À l’écoute du reportage, j’ai été surpris par l’extrême matérialité non seulement du cloud, mais surtout de ses protections. Grillages, cadenas, digicodes, vitres teintées rappellent que les données sont aussi enregistrées dans quelques points du globe. « C’est un lieu de concentration de pouvoirs », admet le responsable du site d’Interxion, qui les accueille.

La newsletter #Règle30 de Lucie Ronfaut fête sa première année cette semaine et pour l’occasion elle a demandé à des lectrices et des utilisatrices d’internet de partager ce qui leur faisait du bien en ligne. Le résultat, c’est un paquet de recommandations, du flânage algorithmique, des femmes âgées qui jouent au jeu vidéo, des comptes dédiés aux animaux de compagnie, une sélection d’émojis ou le soutien qu’elles trouvent dans des groupes en ligne, sur WhatsApp, Discord ou ailleurs.


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