Les archives du web et les streameur·ses endormi·es

Sophie Gebeil est une historienne qui s'est spécialisée dans les archives du web. De plus en plus d'internautes laissent la caméra tourner lorsqu'ils dorment.

Rencontre avec Sophie Gebeil

Le travail d’un·e historien·ne sur internet peut ressembler parfois à la retranscription des dessins laissés dans le sable alors que la mer remonte : la disparition ou l’altération sont inexorables.

Sophie Gebeil l’a appris à ses dépens : alors qu’elle réalisait en 2010 un mémoire sur les représentations de la Méditerrannée dans des projets médiatiques euro-méditerrannéens, sa source principale a disparu. « Je me suis retrouvée dépourvue à deux mois de mon rendu ! », se souvient-elle alors que nous parlons par téléphone. Son salut fut trouvé dans Internet archive, qui sauvegarde régulièrement le contenu de nombreuses pages.

Aujourd’hui maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille, Sophie Gebeil n’a pas effacé ce souvenir et garde un œil sur l’archivage du web qui l’avait sorti de l’embarras au début de ses années universitaires. Elle explique : « La médiation des archives en ligne par diverses communautés ouvre des perspectives de recherche, mais ça pose problème d’instabilité d'utiliser des sources web. »

Aussi, lorsqu’il s’est agi de mener une thèse sur les mémoires des immigrations maghrébines en ligne, l’historienne a tout d’abord constitué un corpus dans les archives de la BNF et de l’INA, qui assurent en France le dépôt légal du web. « Travailler sur des mémoires de l'immigration minoritaire a permis de faire rentrer des petits sites dans le dépôt légal et les archives du web », se félicite Sophie. Dans le parcours guidé dans les archives du web consacré à ce corpus, elle explique :

« L'objectif n'est donc ni de juger de la véracité historique des faits narrés, ni d'écrire une histoire de l'immigration à partir des seules sources mémorielles. Cette histoire au second degré est une histoire des années 2000 qui vise à interroger le recours au passé comme ressource personnelle, sociale ou symbolique pour agir dans “l'espace public numérique”. Ce sont donc bien les acteurs à l'origine des contenus en ligne qui sont au coeur de l'analyse. »

Mais travailler à partir des archives du web n’est pas sans risques. Si la navigation est facilitée sur Internet Archive, ou dans les moteurs de consultation de l'INA ou de la BNF, on peut se retrouver face à des éléments manquants, incomplets ou qui ne fonctionnent plus.

Capture d’écran en 2003 du site de l’Adri, qui avait pour mission de recueillir des ressources sur l’intégration en France et a travaillé à la préfiguration du musée national de l’histoire de l’immigration, installé Porte Dorée, à Paris.

La navigation, comparable à une machine à remonter le temps, crée également une illusion, comme le rappelle le chercheur Niels Brügger, également spécialiste des archives du web. « Le processus de collecte fait qu'on peut avoir une page sous les yeux qui n'a jamais existé en ligne », prévient ainsi Sophie. Elle tient aujourd’hui à accompagner des étudiant·es et des collègues dans la navigation dans ces archives du web. Quant aux mémoires des immigrations maghrébines, Sophie a découvert une continuité avec d’autres productions plus anciennes.

« La mémoire se construit aujourd'hui sur les réseaux sociaux, c'est une façon pour des personnes de faire communauté, mais d'un autre côté on voit des continuités très fortes avec des archives vidéos par exemple. Le web reconfigure les modes d'exposition de narration du passé, avec des nouveaux modes hypermédias et interactifs, mais toujours en s'appuyant sur une histoire antérieure. »

Pépites

Chaque semaine, je vous propose des pépites, souvenirs de temps passé sur internet ou documents originaux.

Dans la série Normal People diffusée l’an dernier, il y a une image qui résonne fortement avec la période actuelle. Le livre, et la série, racontent l’histoire de Connell et Marianne qui n’arrivent ni à communiquer leur amour, ni à le vivre facilement. Alors que Connell est malade et dort difficillement, Marianne, exilée en Suède, veille sur lui, à distance, à travers sa webcam. Elle le regarde dormir d’un œil pendant qu’elle travaille et patiente, jusqu’à son réveil, pour le saluer.

Nous parlions, la semaine dernière, des internautes qui avaient choisi de streamer leur vie en direct, mais encore plus d’internautes partagent des moments de leur vie, notamment lorsqu’ils dorment. Dasha Ilina, interrogée dans un précédent numéro, nous a ainsi recommandé Sleeping Squad, une œuvre de Manja Ebert, artiste berlinoise.

Manja Ebert a assemblé sur un écran plusieurs streams de YouNow, site utilisé depuis plusieurs années par des internautes pour s’y montrer en train de dormir. L’artiste y voit un moyen de transformer chaque instant de sa vie en performance et un renoncement des internautes à ce que leur vie a de plus privé : le sommeil.

D’autres expériences similaires ont eu lieu sur Twitch ou TikTok. « J’avais l’impression que des gens veillaient sur moi, et que rien ne pouvait m’arriver », raconte notamment Oscar Reyes, un jeune homme de 18 ans à Taylor Lorenz du New York Times qui a laissé un soir son téléphone allumé, partageant son sommeil sur TikTok.

Au-delà d’un œil réconfortant, les motivations peuvent être plus terre-à-terre. Le Monde racontait ainsi comment certains monnaient ces expériences, ajoutant la possibilité, pour ceux qui mettent le prix, de réveiller les endormis. On retrouve désormais des concours de chiffres autour des internautes qui ont ammassé les plus grandes sommes en mettant à disposition de tous leur sommeil, quand d’autres se sont fait pirater leur

À voir, à lire

La semaine dernière, nous vous partagions, « DOUBLE NEGATIVE CAPTCHAs », un site mis en place par RYBN pour tenter de vous faire passer pour un robot en ligne. En mars, !Mediengruppe Bitnik a mis en œuvre une extension de navigateur permettant à chacun de passer ce test, intitulée « Refuse to be Human ⤩ », réalisée dans la cadre de la transmediale de Berlin.

L’extension modifie les paramètres des navigateur pour simuler la visite d’un robot de Yandex sur le web. Une version précédente proposait de naviguer sous les couleurs de Google.

« Dans un contexte d’inégalité d’accès à l’espace médiatique de nombreux débats ont pourtant le mérite d’apparaître sur le web, rendant visibles des problématiques jusqu’alors passées sous silence », raconte Floriane Zaslavsky dans La Vie des Idées, à propos de sa thèse1. Elle s’est penchée sur les présences en ligne des dalits, qui permet de « donner une voix à ceux qui n’en ont pas ».

« Les espaces numériques ont indéniablement permis aux militants dalits de trouver une voie d’expression nouvelle. Depuis le début des années 2000, celle-ci a rendu possible la constitution d’espaces d’échange et l’organisation d’actions collectives multi-situées d’un nouveau genre, tandis que leurs discours sont devenus plus audibles dans la sphère médiatique. Ce processus a été impulsé par une poignée de militants dont l’agilité numérique a permis à ces voix de percer. Dans le même temps, ces quelques profils ont constitué une nouvelle élite au sein du mouvement. »


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1

Floriane avait déjà raconté son travail autour de sa thèse dans un article publié dans le troisième numéro de Nichons-nous dans l’Internet et repris par Slate.fr.